Hellfest 2017 : Carnets de voyage en enfer – Part III

JOUR 3 – DIMANCHE 18 JUIN 2017 / 10h30

Il faut se rendre à l’évidence : je n’aurai vu aucun groupe avant 12h30 durant ces trois jours. Je sais, c’est moche, limite passible de la Cour Martiale, mais qui veut rouler loin, le cheveu filasse au vent, doit ménager sa Harley comme personne.

Je débarque donc, alors que le set de Vintage Caravan démarre tout juste. La chaleur est étouffante, la foule est encore plus dense qu’hier à la même heure et la poussière omniprésente. Et… Je réalise que j’ai paumé ma casquette, bordel de shit ! Hop, roulé-boulé fissa vers le stand de merch’. Rupture de stock sur les couvre-chefs et autres bandanas ! Re-bordel de re-shit ! Qu’est-ce que je vous disais hier… Je repars pataudement, la queue touffue (mais soyeuse) entre les pattes, en bon blaireau des familles… Et la nuque en feu.

Fort heureusement, la quasi-intégralité de mon planning du jour va s’envisager sous la scène de la Valley, bien à l’abri du soleil.

Et les réjouissances commencent très fort avec un groupe que j’attendais de longue date, Crippled Black Phoenix, une formation britannique post-folk/rock menée par Justin Greaves dont le charisme tranquille force le respect.

Huit musiciens sur scène (dont trois guitares) au service d’un set qui me file les poils. Bon en même temps, j’avoue, je suis tout sauf objectif avec ce groupe.


Pendant ce temps, le mercure continue sa grimpette en danseuse : une vraie rôtissoire sous un soleil de plomb. Une queue énorme s’est formée, en plein cagnard, aux abords du seul point d’eau potable situé en face de la Valley. Autant dire que ça bouchonne sévère. Si je devais donc relever un point à améliorer, ce serait bien le nombre insuffisant de fontaines mises à disposition au regard du nombre de festivaliers et compte tenu de la température caniculaire, d’autant que le porte-monnaie commence à crier famine après trois jours de festivités.

Après un petit tour sur la Warzone pour écouter d’une oreille distraite le hardcore de Deez Nuts, je file assister au concert d’Ufomammut, power trio italien de doom/stoner/sludge psyché. Des riffs monumentaux, répétitifs et hypnotiques, zébrés d’effets sonores et accompagnés, sur certains passages, d’une voix bourdonnante. Du gros, gros son, très puissant. Le public présent sort sa ganja (la Valley, j’vous dis) et en redemande ! Une vraie claque.

Pour la première fois depuis le début du festival, la chaleur aidant, je ressens sérieusement le besoin de me poser un bon moment dans un coin, à l’ombre. Je prends le temps de regarder autour de moi les gens qui se promènent. Force est de constater que le tatouage est bien LA norme ici : grand, petit, fripé, musclé, coloré, discret ou affirmé… tous les styles artistiques se rencontrent et s’entrechoquent pour des résultats plus ou moins originaux et, dans certains cas, réellement spectaculaires. Mention spéciale au tatouage intégral d’un dos, représentant une madone s’écartant la peau du bide avec ses mains, pour mieux exposer ses entrailles. Y a pas à dire, ça nous change du mini-dauphin sur l’épaule, c’est sûr.

Petit aparté également sur la veste à patches, très groovy dans les 70’s/80’s et quasiment en voie d’extinction dans les 90’s. Qu’il est bon de voir reprendre vie ce véritable petit bébé phoque du heavy metal chez de grandes asperges boutonneuses dont le jus adolescent ne demande qu’à gicler à l’air libre sous la pression de deux index maculés de sauce burger. Je l’avoue, je suis soudain pris d’une brusque bouffée d’affection nostalgique à leur égard (les ados hein, pas leur acné).

Et les t-shirts ! Parlons-en des t-shirts ! Signe de reconnaissance et d’appartenance très fort entre gens de bonne compagnie, le t-shirt marque, identifie, permet de créer du lien avec d’autres membres de la communauté, d’être accepté aussi. L’achat du t-shirt est un incontournable des concerts/festivals, peut-être plus marqué encore chez les métalleux, un véritable rituel de passage, tous genres/sous-genres confondus.

Retour à la musique : après avoir révisé mes classiques avec Blue Oÿster Cult (« Don’t Fear the Reaper », inévitable), je m’installe tranquillou sur la pelouse en face de la Main Stage (que j’aurais finalement snobée tout le reste de la journée) pour Prophets of Rage, super-groupe issu de Rage Against The Machine, Public Enemy et Cypress Hill. Les gars balancent la purée avec une grande efficacité et les riffs de Tom Morello claquent à blinde. Après, côté voix, il ne s’agit pas d’être trop puriste sur les reprises de RATM, sinon c’est sortie de concert assuré, tant les éructations énervées de Zack de la Rocha, petit gars tout tendu-tendu des chaussettes, nous restent en mémoire. Mais franchement, pas de quoi bouder son plaisir.

J’enchaîne avec Clutch, dont le southern heavy rock/blues/stoner m’accroche moyennement par son côté un peu linéaire à première écoute mais qui, reconnaissons-le, est diablement efficace sur scène. L’audience est déchaînée, festive ; les slammeurs défilent de manière quasi-ininterrompue, portés à bout de bras par le public. Un vrai moment de fête collective.

A la sortie, Emperor attaque direct sur la scène du Temple avec son black metal norvégien sophistiqué. C’est impressionnant, virtuose même, mais je perds le fil au bout de trente minutes. Trop d’informations à ingurgiter en même temps. C’est comme la consommation de gnôle à l’Entrepod : faut y aller par étapes avant de pouvoir rivaliser avec Starlette et Didouille, nos sacs à vins préférés. Sinon, c’est la dégobillade assurée.

Bref, je m’incline pour privilégier le concert cosmique d’Hawkwind, légende vivante du space rock 70’s (dont Lemmy fut le bassiste attitré entre 1971 et 1975), avant d’enchaîner sur Slayer, incontournable pilier du Hellfest depuis de nombreuses années, et d’assister à la fin du set electro bien agressif de Perturbator.

2h11 du mat’. Il règne un parfum de fin de fête, tandis que la plupart des festivaliers quittent progressivement le site et que les bénévoles sont déjà à pied d’œuvre pour vider les poubelles. Un gars hilare et bien amorti me demande sur quelle scène joue Dire Straits… Il espère bien me revoir l’année prochaine, avant de tracer sa route, d’un pas que je qualifierais pudiquement de peu assuré.

Sur le chemin vers ma voiture, une camionnette diffuse George Brassens et ses « amoureux des bancs publics », bientôt repris en choeur par un petit groupe qui me suit, dans une ambiance joyeusement mélancolique.

Une fille à ma droite prend sa copine à partie : « Putain, j’ai pas changé de culotte depuis trois jours, j’suis trop crade ! En plus, les tampax, c’est quand même pas super confort… ».

Rien que d’y penser, j’en frémis…

Et oui, c’est aussi tout ça, le Hellfest : Un long et beau weekend fait de découvertes musicales, de rencontres humaines, de partage et d’émotion, mais aussi de moments totalement surréalistes, une parenthèse enchantée dans un cadre incroyable.

C’est aussi un public globalement très cool, sans agressivité où tous les genres et toutes les générations se croisent indifféremment : des jeunes, des moins jeunes, des vieux babas sur le retour, des hardos tout patchés, des suicide girls en mode bondage, tatouées des gencives aux durillons des orteils, des hyper-lookés de la vie, des nawaks-qui-s’en-foutent total, des seins nus avec option chatterton (ou pas), des vikings à nattes bombant un fier et nordique poitrail au dessus du kilt, des Pierrafeux, des dinosaures, des blondes barbues, quelques dreadlockés ici et là… Beaucoup d’étrangers également (allemands, brésiliens, espagnols, italiens pour ceux que j’ai pu croiser) mais aussi et surtout, une majorité de spectateurs sans style particulièrement défini (dont je fais partie), des familles entières, des enfants et même des tout petits. Des amateurs de musique mais aussi des fêtards et de simples curieux dont certains ont pu me laisser penser qu’ils étaient moins là pour les groupes présents que pour l’ambiance spectaculaire et festive qui règne ici.

Un mélange au final très surprenant qui démontre à quel point le Hellfest a su élargir son audience pour devenir au fil des éditions un événement très fédérateur, et, ce faisant, une vraie manne économique pour la région.

Certains semblent d’ailleurs regretter que l’esprit communautaire d’origine se dilue progressivement au fil des éditions et que l’accent mis sur le décorum tire le festival vers un grand barnum, au détriment du propos initial du festival, à savoir la musique.

Même si je n’ai pas le recul suffisant pour pouvoir comparer avec les années précédentes (que je n’ai pas connues), il est clair que le choix assumé de têtes d’affiche plus mainstream attire nécessairement un public en dehors de la sphère strictement metal et participe aussi du succès de l’événement.

Par ailleurs, ce fameux décorum constitue à mes yeux une composante essentielle de l’expérience particulièrement immersive proposée par les organisateurs, expérience qui fait justement toute l’originalité du Hellfest.

Quoiqu’il en soit, si l’objectif était de faire connaître et diffuser cette culture au delà de son cercle d’initiés, le pari est en tous points réussi.

Il est d’autant plus réussi que les organisateurs réservent toujours une part de choix aux musiques extrêmes et qu’il y a largement matière à trouver son bonheur parmi les quelques 160 groupes programmés cette année.

Non, moi, personnellement, si j’avais une vraie bonne suggestion à formuler pour faciliter toujours plus la vie des festivaliers(ères), ce serait plutôt de prévoir des bornes de rechargement en slips/culottes propres l’année prochaine. Des bornes « Hellfesse », pour mieux lutter contre les marinades hygiéniquement désespérées.

Messieurs les organisateurs, à bon entendeur, et longue vie au Hellfest !

2 Comments
  1. Cà c’est vraiment une bonne idée de reconversion professionnelle : la borne de recharge en slips/culottes ! C’est décidé demain je développe ma Start up sur ce concept, y’a un vrai potentiel !

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